L’impuissance au cinéma et en littérature
L’impuissance traverse la littérature depuis Ovide et le cinéma depuis les années 1960, presque toujours comme un ressort de récit : un mariage qui ne se consomme pas, un blessé de guerre, un vieil homme qui compte ses dernières nuits. Les œuvres suivent l’histoire médicale de près, du sort jeté de Montaigne à la notice du Viagra, et je les range par époque en notant, pour chacune, la cause que le texte donne au trouble.
Antiquité : la panne racontée par l’amant
Ovide, Les Amours, livre III, élégie 7
Le poète décrit une nuit ratée avec une femme qu’il désire, dans un lit où tout est réuni. Il passe en revue les explications possibles (une incantation, une figurine de cire piquée d’aiguilles, la fatigue), insulte son propre membre, puis constate que celui-ci se redresse une fois la femme partie. Le texte, écrit vers le tournant de notre ère, contient déjà le mécanisme que les sexologues appelleront anxiété de performance : l’échec arrive au moment exact où l’enjeu est le plus fort.
Pétrone, Satiricon (Ier siècle)
Encolpe, le narrateur, perd ses moyens auprès de Circé, une femme de Crotone, et attribue sa défaillance à la colère du dieu Priape. Une suite d’épisodes le montre livré à des guérisseuses : prières, nœuds, poireaux, orties et poivre appliqués sur le corps. Le roman fait de l’impuissance un fil comique, mais il documente aussi la pharmacopée romaine des aphrodisiaques.
De la Renaissance au XIXe siècle : sortilège et secret
Montaigne, Essais, I, 21, « De la force de l’imagination »
Montaigne consacre plusieurs pages aux « nouements d’aiguillette », la croyance qu’un ennemi peut lier la virilité d’un jeune marié par un sort. Il raconte avoir aidé un comte de ses amis, inquiet pour sa nuit de noces, en lui confiant une petite plaque d’or gravée de signes célestes à porter sur les reins, avec un rituel à suivre. Le comte réussit. Montaigne conclut que la pièce n’a eu aucun pouvoir propre : c’est la confiance retrouvée qui a joué, ce que la médecine nomme aujourd’hui un effet placebo.
Stendhal, Armance (1827)
Octave de Malivert, jeune aristocrate brillant, aime sa cousine Armance mais repousse le mariage en évoquant un secret terrible. Le roman ne le nomme jamais. Stendhal le livre dans une lettre à Prosper Mérimée datée de décembre 1826 : son héros est « babilan », mot de l’époque pour un homme impuissant. Octave épouse Armance, puis s’empoisonne en mer, en route vers la Grèce. Le roman a longtemps été lu comme une énigme, faute de clé dans le texte.
XXe siècle : la guerre et le corps blessé
Ernest Hemingway, Le soleil se lève aussi (1926)
Jake Barnes, journaliste américain à Paris, a été blessé sur le front italien pendant la Première Guerre mondiale. Sa blessure le prive de relations sexuelles, alors qu’il aime Lady Brett Ashley, qui l’aime aussi. Le roman suit leur bande de Paris à Pampelune, pendant la fête de San Fermín. Hemingway ne décrit jamais la blessure : elle se lit dans les silences de Jake et dans les autres hommes que Brett choisit.
D. H. Lawrence, L’Amant de lady Chatterley (1928)
Clifford Chatterley revient de la guerre en 1918 paralysé de la taille aux pieds. Sa femme, Constance, entame une liaison avec le garde-chasse du domaine, Oliver Mellors. Le livre, imprimé à Florence à compte d’auteur, n’a été publié intégralement au Royaume-Uni qu’en 1960, après un procès pour obscénité gagné par l’éditeur Penguin.
Vitaliano Brancati, Le Bel Antonio (1949), et le film de Mauro Bolognini (1960)
À Catane, Antonio Magnano passe pour le plus beau parti de la ville. Il épouse Barbara, mais le mariage n’est pas consommé ; l’Église l’annule et la famille de la mariée la remarie à un homme plus âgé et plus riche. L’adaptation de 1960, coécrite par Pier Paolo Pasolini, réunit Marcello Mastroianni et Claudia Cardinale. Le sujet tient dans le paradoxe du titre : un séducteur dont la réputation tient lieu de virilité.
Le Retour (Coming Home, Hal Ashby, 1978)
Luke Martin, joué par Jon Voight, rentre du Vietnam paraplégique. Sally Hyde, jouée par Jane Fonda, dont le mari est encore au front, tombe amoureuse de lui. Leur scène d’amour montre une sexualité qui passe par la parole, les mains et la bouche. Fonda et Voight ont reçu tous deux l’Oscar d’interprétation en 1979.
Après 1998 : le comprimé entre dans le récit
L’arrivée du sildénafil change le scénario. Le trouble n’est plus une fatalité mais un problème qui a une réponse en pharmacie, et les auteurs s’intéressent aux effets du traitement, à sa promotion ou à ce qu’il ne règle pas.
- Tout peut arriver (Nancy Meyers, 2003) : Harry Sanborn, sexagénaire joué par Jack Nicholson, fait un malaise cardiaque. Aux urgences, le médecin, joué par Keanu Reeves, lui demande s’il a pris du Viagra avant de lui donner de la trinitrine.
- Exit le fantôme (Philip Roth, 2007) : Nathan Zuckerman, 71 ans, impuissant et incontinent après une prostatectomie pour un cancer, revient à New York pour un traitement de l’incontinence et croise une jeune femme qui réveille son désir.
- Love, et autres drogues (Edward Zwick, 2010) : Jake Gyllenhaal joue un délégué médical de Pfizer au moment du lancement de la pilule bleue, d’après les souvenirs de Jamie Reidy, ancien représentant du laboratoire.
- Masters of Sex (Showtime, 2013-2016) : la série suit William Masters et Virginia Johnson, dont le livre de 1970, Human Sexual Inadequacy, a posé les bases de la sexothérapie des troubles de l’érection.
- Sérotonine (Michel Houellebecq, 2019) : le narrateur prend le Captorix, un antidépresseur inventé par l’auteur, qui lui fait perdre libido et érection. Le roman reprend un effet indésirable réel des antidépresseurs sérotoninergiques.
La scène de Tout peut arriver, rejouée avec la notice. Un homme de 63 ans a pris 50 mg de sildénafil à 21 heures. À 23 heures, une douleur thoracique l’envoie aux urgences. L’équipe lui demande s’il a pris un IPDE5 dans les dernières heures : la notice exclut l’association avec les dérivés nitrés, et les protocoles d’urgence prévoient un délai de 24 heures après un sildénafil, 48 heures après un tadalafil, avant d’administrer de la trinitrine. Le dialogue du film tient donc à une ligne réelle du RCP.
Les œuvres et la cause du trouble
| Œuvre | Date | Cause donnée |
|---|---|---|
| Ovide, Les Amours III, 7 | vers l’an 1 | Sort ou fatigue, selon le poète |
| Pétrone, Satiricon | Ier siècle | Colère de Priape |
| Montaigne, Essais I, 21 | 1580 | Imagination, peur du sort |
| Stendhal, Armance | 1827 | Non dite, révélée par une lettre |
| Hemingway, Le soleil se lève aussi | 1926 | Blessure de guerre |
| Lawrence, Lady Chatterley | 1928 | Paralysie après la guerre |
| Brancati, Le Bel Antonio | 1949 | Non expliquée |
| Le Retour (film) | 1978 | Lésion de la moelle épinière |
| Roth, Exit le fantôme | 2007 | Prostatectomie |
| Houellebecq, Sérotonine | 2019 | Antidépresseur |
Le glissement est net : sortilège et colère divine jusqu’à la Renaissance, imagination chez Montaigne, blessure de guerre au XXe siècle, puis chirurgie et médicaments depuis 2000. Les récits suivent la façon dont chaque époque explique la panne.
Vos questions
Quel est le secret d'Octave dans Armance de Stendhal ?
Octave de Malivert est impuissant. Le roman ne le dit jamais, mais Stendhal l'écrit à Prosper Mérimée en décembre 1826 en employant le mot « babilan », utilisé à l'époque pour désigner un homme impuissant.
Pourquoi Jake Barnes ne peut-il pas aimer Brett dans Le soleil se lève aussi ?
Jake a reçu sur le front italien une blessure qui l'empêche d'avoir des rapports sexuels. Hemingway ne la décrit pas : elle se devine dans le comportement des personnages et dans les choix amoureux de Brett.
Quel film parle du lancement du Viagra ?
Love, et autres drogues, réalisé par Edward Zwick en 2010, suit un délégué médical de Pfizer joué par Jake Gyllenhaal à la fin des années 1990. Le scénario s'inspire du livre de souvenirs de Jamie Reidy, ancien commercial du laboratoire.
Qu'est-ce que le nouement d'aiguillette ?
C'était un sort censé empêcher un homme, souvent un jeune marié, d'avoir une érection ou de consommer son mariage. Montaigne en parle dans le chapitre 21 du premier livre des Essais et l'attribue au pouvoir de l'imagination.