L’histoire du Viagra : un médicament du cœur devenu pilule bleue
L’histoire du Viagra démarre en 1989 dans le Kent, au centre de recherche de Pfizer à Sandwich, où des chimistes synthétisent une molécule codée UK-92,480 pour soigner l’angine de poitrine. Les volontaires des premiers essais signalent un effet que personne n’attendait : des érections. Neuf ans plus tard, le 27 mars 1998, l’agence américaine du médicament autorise le premier comprimé contre les troubles de l’érection.
1985-1989 : un programme cardiaque à Sandwich
Au milieu des années 1980, le centre européen de recherche de Pfizer travaille sur les maladies cardiovasculaires. L’idée de départ tient à une enzyme, la phosphodiestérase de type 5 (PDE5), qui dégrade le GMP cyclique, le messager chimique par lequel le monoxyde d’azote relâche la paroi des vaisseaux. Bloquer cette enzyme devait prolonger l’effet dilatateur et soulager les artères coronaires des patients angineux.
La molécule retenue, le citrate de sildénafil, sort des laboratoires de Sandwich en 1989. Elle appartient à la famille qu’on appellera plus tard IPDE5, pour inhibiteurs de la phosphodiestérase de type 5. La presse britannique attribuera son invention à deux chimistes, Peter Dunn et Albert Wood ; Pfizer a toujours répondu que leurs noms figuraient sur la demande de brevet de fabrication pour des raisons pratiques et que la découverte revenait à une équipe.
Les essais sur l’angine et l’effet imprévu
Au début des années 1990, les essais de phase I, menés sous la responsabilité du médecin Ian Osterloh, donnent un résultat décevant sur le cœur : l’effet contre l’angine reste modeste. En revanche, plusieurs volontaires rapportent des érections nettes dans les jours qui suivent la prise. La raison est mécanique. Le tissu des corps caverneux est rempli de PDE5 ; en bloquant l’enzyme, la molécule prolonge le relâchement musculaire qui laisse entrer le sang dans la verge, à condition qu’une stimulation sexuelle déclenche d’abord la libération de monoxyde d’azote.
Pfizer réoriente le programme. La première étude publiée sur des hommes souffrant de dysfonction érectile paraît en 1996 sous la signature de Boolell et de ses collègues, l’année même où la molécule est brevetée. En mai 1998, le New England Journal of Medicine publie l’essai de Goldstein, qui porte sur plusieurs centaines d’hommes et sert de base au dossier d’autorisation.
Avant 1998 : aiguilles, pompes et chirurgie
Pour mesurer le changement, il faut se rappeler l’arsenal disponible avant la pilule bleue. En 1983, au congrès de l’Association américaine d’urologie à Las Vegas, le physiologiste britannique Giles Brindley montre devant ses confrères l’effet d’une injection vasoactive pratiquée dans sa propre verge. Les injections intracaverneuses deviennent ensuite le traitement de référence, avec la papavérine puis l’alprostadil. La pompe à vide existe sous diverses formes depuis le XIXe siècle, et l’implant pénien gonflable à trois pièces date de 1973.
| Option en 1997 | Mode d’emploi | Contrainte principale |
|---|---|---|
| Injection dans la verge | piqûre 5 à 20 minutes avant | apprentissage du geste, aiguille |
| Pompe à vide | dépression autour de la verge, anneau à la base | érection froide, anneau limité à 30 minutes |
| Implant | chirurgie sous anesthésie | geste irréversible sur les corps caverneux |
| Sildénafil (à partir de 1998) | comprimé avalé une heure avant | stimulation sexuelle nécessaire |
27 mars 1998 : l’autorisation et l’emballement
La Food and Drug Administration donne son feu vert le 27 mars 1998. C’est le premier traitement par voie orale autorisé aux États-Unis contre l’impuissance. L’Europe suit à l’automne de la même année et le comprimé arrive dans les pharmacies françaises en 1998, sans remboursement par l’Assurance maladie, situation qui n’a pas changé depuis.
Les ventes mondiales dépassent le milliard de dollars par an dès 1999 et jusqu’en 2001. Le comprimé en forme de losange et sa couleur bleue fixent un surnom repris dans toutes les langues. Les campagnes publicitaires mobilisent des figures connues : l’ancien candidat républicain Bob Dole aux États-Unis, puis le footballeur Pelé. Selon les chiffres repris lors des vingt ans du médicament, environ 65 millions d’ordonnances de Viagra avaient été rédigées dans le monde en 2018.
Brevets, procès et concurrents
Le succès attire les contestations. Au Royaume-Uni, un brevet de Pfizer revendiquant l’usage des inhibiteurs de PDE5 contre l’impuissance est annulé en 2000 pour défaut d’inventivité, décision confirmée en appel en 2002. Les concurrents arrivent au début des années 2000 : le vardénafil (Levitra) et le tadalafil (Cialis), ce dernier avec une durée d’action qui s’étend jusqu’à 36 heures.
La molécule poursuit aussi une seconde carrière. En juin 2005, le sildénafil est autorisé contre l’hypertension artérielle pulmonaire sous le nom de Revatio, à des doses et sur un rythme différents. La même année, la FDA ajoute à la notice les rares cas de troubles brutaux de la vision rapportés chez des utilisateurs.
22 juin 2013 : la fin du brevet en France
En France, le citrate de sildénafil n’est plus protégé par brevet depuis le 22 juin 2013, ce qui ouvre le marché aux génériques. Pfizer lance alors son propre générique, le Sildénafil Pfizer, produit dans son usine d’Amboise, en Indre-et-Loire. À cette date, plus d’un million d’hommes avaient été traités en France depuis 1998. La concurrence fait chuter le prix de la boîte, et la prescription reste obligatoire : le comprimé ne se délivre que sur ordonnance.
Un parcours de patient avant et après
Prenons un homme de 58 ans, diabétique depuis dix ans, qui consulte en 1996 pour une érection devenue insuffisante. Son urologue lui propose une injection d’alprostadil : apprentissage du geste au cabinet, puis une piqûre sur le côté de la verge avant chaque rapport. S’il refuse l’aiguille, il reste la pompe ou l’implant.
Le même homme, en 1999, repart avec une ordonnance de sildénafil à 50 mg, à prendre une heure avant. Les essais menés chez les diabétiques montrent une réponse plus faible que dans la population générale, ce qui conduit souvent à passer à 100 mg. Si le comprimé échoue, l’injection redevient l’étape suivante, mais elle n’est plus la première proposition. En 2026, ce patient a le choix entre plusieurs molécules, en marque ou en générique, et peut même obtenir sa prescription par téléconsultation.
De l’hôpital au cabinet du généraliste
Avant 1998, l’impuissance se traitait surtout en milieu spécialisé. Le comprimé a déplacé la question chez le médecin généraliste et a rendu le sujet présentable en consultation. J’ai relevé dans la littérature médicale de la fin des années 1990 une autre conséquence : les études de prévalence se multiplient, parce que les laboratoires ont désormais intérêt à compter les hommes concernés. L’interdiction d’associer le sildénafil aux dérivés nitrés, prescrits justement contre l’angine de poitrine, rappelle d’où vient la molécule.
Vos questions
Qui a inventé le Viagra ?
Le sildénafil a été synthétisé en 1989 par une équipe de chimistes de Pfizer au centre de recherche de Sandwich, en Angleterre. La presse britannique a cité Peter Dunn et Albert Wood, mais le laboratoire attribue la découverte à l'ensemble de l'équipe.
Pourquoi le Viagra était-il au départ un médicament pour le cœur ?
La molécule devait dilater les artères coronaires en bloquant l'enzyme PDE5, pour soulager l'angine de poitrine. L'effet sur le cœur s'est révélé modeste, alors que les volontaires des essais décrivaient des érections.
Depuis quand le Viagra existe-t-il en France ?
Il est commercialisé en France depuis 1998, quelques mois après l'autorisation américaine du 27 mars. Les génériques sont possibles depuis l'expiration du brevet, le 22 juin 2013.
Pourquoi le Viagra est-il bleu ?
La couleur bleue et la forme en losange ont été choisies par Pfizer pour rendre le comprimé reconnaissable. La forme et la couleur des génériques varient d'un laboratoire à l'autre, sans effet sur la molécule.